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Le croyant dénonce l’injustice et bénit la justice
par Mgr Georges Khodr, métropolite du Mont-Liban

L’homme moderne est engagé dans les problèmes économiques et sociaux. Cela d’une manière autre que par le passé, c’est-à-dire pas seulement comme quelqu’un qui a faim ou qui est désespéré. Ces problèmes posent la question de la valeur du christianisme et de son action sur l’histoire. Pourquoi tout cet échec enregistré par les peuples chrétiens dans le domaine socio-économique, échec qui a amené les penseurs révolutionnaires d’Europe et d’ailleurs à rejeter la foi.

Le problème ne consiste pas à extraire quelques versets de l’Écriture pour justifier le bilan social dans le christianisme ou appuyer théoriquement ce que d’autres ont accompli à partir d’une autre vision. Nous ne sommes pas ici uniquement pour bénir des réussites, mais pour contribuer à l’édification de l’humanité, recevant des coups sur la poitrine et n’en criant pas moins d’une voix prophétique contre l’injustice, l’iniquité et l’arrogance. Notre tâche est d’essayer avec d’autres - quelle que soit la religion à laquelle ils appartiennent - de trouver des solutions pratiques aux problèmes de l’existence, tout en étant chastes, aimants et libres de toute haine, sans oublier que tout l’édifice social est au service de la personne humaine et que nulle valeur au monde ne prévaut sur la liberté.

La bienfaisance contre la dignité du pauvre

Cela signifie que toute philosophie de « l’aumône » - comme on l’appelle - est une philosophie qui méprise l’homme, parce que l’homme a droit aux biens de ce monde. Ce n’est pas le lieu ici de le démontrer à partir de l’enseignement des Pères. Je dirais seulement que nous ne sommes pas des fils de ce siècle, mais les enfants de Basile, Chrysostome et d’autres saints qui ont fait du don une obligation, qui l’ont fondé non sur une bienfaisance laissée au bon vouloir des possesseurs de superflu, mais sur le droit de vivre des besogneux. Cela entraîne naturellement un changement radical dans les méthodes des « sociétés de bienfaisance » dans l’Église. Toutes ces méthodes portent atteinte à la dignité du pauvre et le rabaisse, faisant de lui un incapable ou un protégé. Cela suppose aussi que l’Église, avec tout ce qu’elle possède, doit être au service de tout homme et non seulement des fidèles. Elle est fondamentalement dirigée vers l’extérieur par la grâce de la charité. Cette idée pourrait d’ailleurs, si elle était appliquée d’une manière conséquente, entraîner un changement radical dans l’administration des biens ecclésiastiques et l’utilisation de l’argent.

Certes, cette institution divino-humaine qu’est l’Église attend le Royaume qui se révèle à travers elle. Elle n’est pas de ce monde. Son enracinement et sa vision ne lui permettent pas de prendre des positions politiques. Mais ses membres - chacun à l’intérieur de ses responsabilités - sont pleinement solidaires de la vie des hommes, de leur pays et de toute la création, pour que ceux-ci ne restent pas en dehors de l’influence du Christ.

Dans une perspective authentiquement chrétienne, on peut répartir les êtres humains entre esclaves et hommes libres. Tout ordre a ses esclaves et ses êtres libres. L’homme connaît son Seigneur ou ses idoles, se fraie son chemin de liberté ou se rend esclave. À partir du moment où l’âme s’est asservie, il n’y a pas de différence fondamentale entre être le mercenaire d’un ordre réactionnaire et celui d’un ordre révolutionnaire. En revanche, le fils de la liberté vit à l’ombre de tout ordre dans la loyauté envers les responsables, dans l’intention de bâtir son pays avec les moyens qui sont les siens ; en même temps, il dépasse tout ordre établi en ouvrant de larges perspectives sur le bien de l’homme, sa dignité, son unicité et son authenticité. Il n’est rien dans les contraintes et l’injustice de l’ordre dominant qui soit une limitation pour lui ; aucun de ses stéréotypes ne trouve grâce à ses yeux. Seules les questions de justice ont pour lui quelque attrait. Le croyant côtoie ce qui passe. Il commerce avec l’ordre, il lui donne son appui pour être plus utile à l’homme, plus engagé au service de la paix, plus proche du progrès. En un mot, il respecte tout ordre mais le dépasse vers le meilleur.

Le croyant dénonce l’injustice et bénit la justice. Il veille à couronner la justice de miséricorde. Il ne se laisse pas détourner par la haine, ni ne prête attention au raidissement, mais il est toujours pour le dépassement qui lui fait refuser une pensée politique sans élan ou une révolution qui s’embourgeoise. Le croyant, c’est cette révolution qui permet aux révolutions de ne pas perdre leur âme.

Lutter contre les structures du mal

Quelle est la nature du lien qui unit l’Église et la cause de la justice ? Des théologiens orthodoxes réunis en Crète en mars 1975 en vue de la préparation d’une des sections de la Ve Assemblée du Conseil œcuménique des Églises à Nairobi, section intitulée « Structures d’injustice et luttes pour la libération », ont estimé que le terme de « structures » était vague et insaisissable. Le document dit : « Puisque les structures ne sont pas des entités dotées de volonté et de liberté, il n’y a pas lieu de les considérer comme entachées de péché... » Et il poursuit : « Quand les gens disent que les structures sont injustes, ils veulent dire que la manière dont les relations humaines sont établies n’est pas conforme aux exigences de la société. »

Le problème, de fait, était mal posé par les instances œcuméniques. Il ne s’agit pas, en effet, d’objectiver le péché, ni de nier la réalité du mal dans la vie politique en tant qu’elle est liée aux « puissances des ténèbres ». En fait, le contraire du péché est la vie divine, et le péché est ce qui empêche cette vie de croître en nous. Partant, les schémas de domination comme les relations internationales d’injustice et d’exploitation doivent être analysés par les chrétiens sous l’angle de leur pesanteur et des tentations que celle-ci induit. Il s’agit, comme pour de nouveaux samaritains, d’aller intelligemment et ensemble - de la même manière que nous participons à l’eucharistie ensemble - au secours des hommes laissés sur toutes les routes de l’histoire ; c’est seulement ainsi que l’invitation à la Cène du Seigneur qui leur est lancée gardera quelque sens.

Depuis que, par le Christ, l’histoire est devenue une dimension du cosmos, la transfiguration du monde passe par un processus historique - même si celui-ci n’a pas le dernier mot. Je souscris complètement à l’idée de Panayotis Nellas que l’Église préfère la fécondité intérieure à l’efficacité politique, étant entendu que les chrétiens - communautairement et en solidarité avec d’autres - œuvrent, sans rien absolutiser, pour des structures considérées hic et nunc comme plus justes. Il va de soi que la lutte sociale nous révèle la relativité et la précarité de tous les schémas que l’homme suscite dans sa générosité. Il va de soi aussi que l’analyse sociale ne mène pas nécessairement aux mêmes positions et qu’une pluralité de vues peut exister dans la même Église, inspirant des options diverses. [...]

Notre monde contemporain est sensible au fait que c’est l’œuvre commune - et non seulement l’exploit ascétique - qui est revêtue de sainteté. Une lutte existe - et cela a été bien vu par les théologiens - avec les principautés et les puissances, les esprits du mal dans les lieux célestes qui se cachent derrière les structures injustes. Voilà pourquoi la lutte décisive reste une lutte spirituelle. Cependant, il est évident qu’il faut aussi parler contre les structures injustes, car après tout « au commencement était la Parole », et la parole de la foi est toujours créatrice de réalités nouvelles. L’apôtre prescrit de ne pas éteindre l’Esprit (1 Th 5, 19) et la prophétie, c’est parler pour Dieu en face de quelqu’un.

Retrouver un souffle prophétique

Ce n’est pas par la connaissance, mais par l’amour que l’homme est sauvé. Mais l’amour conduit nécessairement à la connaissance et au travail si c’est l’autre qui doit vivre. Obtenir du pain pour moi est un problème matériel, l’obtenir pour les autres un problème spirituel, enseignait Berdiaev. En d’autres termes, l’autre ne sera aimé que si nous le nourrissons de pain. Le problème du pain est à l’intérieur même du prophétisme. Si l’Église ne continue pas à assumer et vivre cette fonction prophétique, elle célèbre hypocritement l’eucharistie, car il ne suffit pas pour elle de reconnaître la suréminente dignité des pauvres : elle ne doit tolérer, au sein du repas eucharistique, aucune forme de discrimination. Tout le message depuis Amos jusqu’à l’apôtre Jacques est un cri de témoignage douloureux contre l’injustice commise au sein du Peuple de Dieu. Dans l’Église des Pères, on va plus loin que la simple exhortation. Nous avons là une doctrine qui, pour employer de nouveau le langage de Serge Boulgakov, « ne monte pas la garde devant la propriété privée » : une doctrine qui aspire à se transformer en une réalité sociale vécue. [...]

Mgr Georges Khodr

© Extraits de L’appel de l’Esprit. Église et société, Éditions du Cerf / sel de la terre, 2001, p. 307-311.


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